Une identité, un combat
Ces lignes sont nourries par les témoignages vivants de mes parents, de mes deux grandes sœurs et de mon grand frère. À travers des anecdotes qui jalonnent notre parcours, depuis notre enfance jusqu’aux dîners de famille d’aujourd’hui, je cherche à retracer les moments fondateurs de notre histoire. Ces instants, gravés dans ma mémoire, ont façonné la vie que nous menons aujourd’hui. Ils représentent une richesse inestimable, un héritage que je ne saurais oublier, et que je tiens à honorer en reconnaissant la chance que nous avons eue de construire notre vie en France, ce pays qui nous a accueillis à bras ouverts.
Il m’arrive de sourire intérieurement lorsque, en conseil municipal, certains élus tentent de me donner des leçons sur la précarité. Parmi eux, certains exploitent la précarité comme tremplin politique, tandis que d’autres, revendiquant une appartenance à la gauche, adoptent un ton moralisateur, me rappelant que « la précarité existe, M. Zinciroglu, ici, dans notre ville ». Comme si je pouvais l’ignorer. Ce type de discours, déconnecté de la réalité, illustre une instrumentalisation des enjeux sociaux qui m’a toujours laissé dubitatif. À mes yeux, le Kremlin-Bicêtre des années 90 et celui d’aujourd’hui racontent une histoire bien différente : une précarité qui s’est aggravée et des dynamiques d’intégration et de solidarité qui peinent à retrouver l’élan qu’elles avaient jadis.
Un drame familial qui a laissé des traces sur mon identité
Le 13 août 1987, à treize heures, à Siverek, partie Kurde-Zaza, située à l’Est de la Turquie, un drame familial s’est produit. Mon frère aîné, Wenda Zinciroglu, né à Vitry-sur-Seine le 23 octobre 1986, nous quittait à l’âge de dix mois, emporté par une pneumonie contractée lors d’un voyage entre la France et l’Est de la Turquie. Il aurait dû être mon frère, et son absence a laissé une cicatrice profonde dans le cœur de mes parents. Ils ont mis des années à surmonter cette épreuve jusqu’à ma naissance. Wenda était le premier enfant de notre famille né en France, un symbole de notre ancrage dans ce nouveau pays. Sa mémoire continue de vivre en nous.
L’exil : un choix guidé par la survie et la liberté
Mon père, Ismet Zinciroglu, a quitté la Turquie en 1977, poussé par une double nécessité : subvenir aux besoins de sa famille élargie et fuir un régime oppressif en raison de son engagement politique en tant que Kurde-Zaza. Sa trajectoire est marquée par une phrase qu’il répétait souvent et qui résonne encore dans mon esprit : « Ne vous engagez jamais en politique, les conséquences peuvent être lourdes. »
Malgré tout, son courage et sa résilience lui ont permis de rapatrier en 1985 ma mère, mes deux grandes sœurs, Marie-Yüksel et Morgane-Bermal, ainsi que mon grand frère, Michaël-Mustafa.
Notre famille s’est installée dans un modeste appartement de 50 m² au 49 rue Danton, au Kremlin-Bicêtre. Ce logement, loin des cités qu’il souhaitait absolument éviter, représentait une étape cruciale dans notre quête de stabilité. Cette décision, bien qu’inconsciente à l’époque, s’est avérée être l’une des meilleures de sa vie. Mon père avait vécu quelques années dans une chambre mansardée de 15 m² avec deux « camarades », travaillant comme couturier dans des conditions précaires. Il doit beaucoup à Aldo et Jeanine, ses employeurs, ainsi qu’à Anpar, un ami d’origine arménienne, qui l’a aidé à obtenir ce logement et à surmonter les obstacles administratifs.
Il l’appelait « Aldo » et son épouse Jeanine. Ils avaient aussi beaucoup contribué à la recherche de logement de mon père. Ils avaient un lien de parenté avec les propriétaires du 2ème étage du 49 rue Danton, la famille Benayoun, Gérard qui était le fils et celle que l’on a très vite appelée « tata » qui était sa mère. Ils étaient nos voisins du 2ème étage. Un esprit familial s’est tissé dans ce petit immeuble au charme parisien et français. Pour nous, c’était cela la France. Une terre d’accueil, qui permet à différentes âmes venus de région différente, voire ennemie, se retrouver comme voisin, patron ou ami dans un ville proche de Paris.
Un prénom, une identité, un combat
Je m’appelle Lionel, Ismet « Wenda » Zinciroglu. Jusqu’en 2002, tout le monde m’appelait Wenda, un prénom chargé d’histoire et de mémoire familiale. Dès mon plus jeune âge, j’ai dû expliquer et défendre mon identité face à des regards curieux. Je me souviens de mes enseignants en école primaire m’indiquant « mais tu sais si tout le monde commence à demander qu’on l’appelle par un surnom, on ne s’en sortira pas ». Ils n’avaient pas si tort dans les faits. Comment leur expliquer mon histoire, celle de ma famille liée à mes prénoms ?
En effet, Wenda n’a jamais figuré dans mes papiers d’identité. Jamais. Mais ma mère, qui n’a pas réussi à m’appeler Ismet, frappé par la ressemblance à ma naissance de son défunt fils, m’a toujours appelé Wenda, tout comme l’ensemble de mes frères et sœurs.
Ismet, prénom de mon père, était une tradition culturelle que mon père a voulu transmettre à la suite du décès de Wenda Zinciroglu en 1987. Une tradition permettant la transmission du prénom du père pour protéger son enfant. Peut-être était-ce sa façon à lui de vivre son deuil. Mon père a toujours caché ses émotions.
Seulement, aucun membre de ma famille n’a pu m’appeler Ismet. Probablement pour deux raisons. Celle naturelle liée à la volonté de ma mère de faire revivre son fils perdu en 1987. Et celle, étrange, de s’imposer à appeler le petit frère par le prénom de papa. Il est clair que les deux raisons s’expliquaient.
Mais à 14 ans, en 2002, j’ai ressenti le besoin de simplifier cette complexité. Soutenu par ma famille, j’ai choisi de porter un prénom français, et d’obtenir un ordre de mes prénoms différent. Un prénom plus en phase avec mon désir d’intégration et de reconnaissance.
Je me souviens encore aujourd’hui de nos va et vient au Tribunal de justice de Villejuif.
Ce n’est qu’en 2018, après un long combat administratif, que j’ai obtenu du ministère de la Justice l’inversion de l’ordre de mes prénoms : je suis devenu officiellement Lionel, Ismet Zinciroglu. Mais cette bataille n’était pas seulement légale, elle était avant tout un cheminement intérieur, une affirmation de moi-même au croisement de deux voire trois cultures.
Une identité. Celle d’accepter sa culture, son histoire. Celle de s’intégrer dans le pays qui lui a tout donné, pas seulement à lui, mais à toute sa famille. C’était logique, et naturel. Celle de ne pas porter ni l’identité de mon père, image patriarchale de la famille qui a sa propre histoire, une histoire rude et dure que je n’ai pas vécu réellement. Celle de faire le deuil de son frère Wenda, porter son prénom en toute intimité en famille, mais avoir sa propre identité tout en portant ce patrimoine et cette histoire.
Certains le savent, d’autre l’ignorent peut-être, pour celles et ceux qui le savent ou qui ont entendu des suppositions, des portraits mal dessinés par d’autres, je lève le voile sur tous les fantasmes qui ont pu être fait autour de cela. J’ai 3 prénoms comme nombreux français, je m’appelle, Lionel, Ismet, « Wenda » Zinciroglu.

